Alain Delorme 


Quarantine                          






  de la série Quarantine, 2020
80 x 60 cm © Alain Delorme




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Alain Delorme

Voir aussi
Little Dolls
Le 16 mars 2020, les Français apprennent que leur gouvernement décrète une interdiction de déplacement pour le lendemain, vulgarisée sous le nom de confinement obligatoire. Ainsi au printemps, des millions de personnes se sont retrouvées à amasser des rouleaux de papier toilette, du sucre, de la farine, des œufs, des conserves. Une pénurie est apparue rapidement dans les villes moyennes, sans fondement réel. Les produits de première nécessité ont déserté d’une manière confondante les petites épiceries de quartier et les rayonnages des supérettes, super et hypermarchés, temples de la consommation de masse. Acheter parce que les autres le font, symbole notable d’un besoin de se rassurer, marqueur d’une fragile sérénité jusqu’à la prochaine angoisse irrationnelle.

Construite pendant les 55 jours du confinement, Quarantine pointe une société et ses failles, comme Alain Delorme sait le faire. Œuvre contextuelle, cette série photographique ne se résume pas uniquement à cette période trouble de la pandémie mondiale. Elle est aussi un amusement, une joie simple, une sœur des One Minute Sculpture d’Erwin Wurm, et une jeune parente d’Un Après-midi tranquille de Peter Fischli & David Weiss. Père de famille, confiné à Paris avec ses deux enfants de moins de 4 ans, l’artiste a créé des images qui rappellent des mobiles bricolés ou un jeu de Badaboum improvisé avec sept sortes de pâtes et trois de poissons panés. L’acte photographique enregistre et fige ces éléments du quotidien avant leur chute. L’ironie n’est pas loin, et l’équilibre est subtil entre sociologie, politique et jeu.

Le rituel et une forme de sacré enrobent également ce travail. Sur fond coloré, Alain Delorme façonne ses stèles. Sculptures universelles et figures totémiques d’un monde qui avale les objets, en produit à n’en plus pouvoir, en rejette tout son soûl.
L’artiste les portraitise ; comme un anthropologue amoureux en phase ethnographique, il observe et collecte les faits. Pas si loin de Walker Evans qui magnifiait les masques africains du MoMA en 1935, Delorme travaille la lumière et les ombres, ajuste son cadrage.
Le photographe transfigure la nature morte et renvoie vers des croyances nouvelles, de nouveaux modèles d’extase et de ravissement. Les pommes de terre germées sont agencées tel un masque ethnique ou est-ce une croix celte ? ; des colonnes de morceaux de sucre et de savons sont dressées comme à l’entrée d’un temple et l’ensemble de gants carmin, érigé en fétiche, se fait gardien du foyer. 




L’arrière-plan épuré est profondément présent, avec les légères textures et le choix que l’artiste fait d’une palette pastel aux multiples densités. Jamais inutiles, les teintes et leur alliance apportent une autre lecture au travail. Mise en valeur des objets ou évasion de l’imaginaire, elles sont justes et habilement associées. Les binômes de couleurs, le simili, les veinures du bois et les matières composites accentuent la force des équilibres et des monticules d’une précaire acuité.

À l’image de ses précédentes séries (Little Dolls, Murmurations, Icons et Totems), ce projet d’Alain Delorme propose une lecture ambivalente, sans jugement ni bien-pensance.
Si certains peuvent y voir des ex-voto, offrandes iconiques et remerciements au grand dieu de la consommation et à sa générosité débordante, je perçois plutôt dans cet ensemble la volonté de l’artiste de montrer une nouvelle fois avec subtilité les égarements des sociétés consuméristes. Il propose une lecture ludique et surfacée d’anthropologie. Comme souvent, Alain Delorme se place en acteur-spectateur d’une dérive. Entre absurdité et fascination, il examine, dévoile sans dénoncer et témoigne avec un soupçon de malice. Son travail donne à réfléchir sur ce que le monde fait et engendre. Une humanité autocentrée qui se rue et accumule sa nourriture dans une factice nécessité, révélatrice de l’anomie (perte de la norme) caractérisant les collectivités qui souffrent du chaos généré par l’absence de règles admises, de coopération et de bonne conduite.

À cette analyse un peu sombre, j’y adosse les moments de vie. L’Homme est un animal à forte adaptabilité. Alors, même confinés, soufflons avec les enfants sur la stalagmite de farine, parce qu’il faut bien les occuper… et ne pas négliger la musicalité des éclats de rire.

— Émilie Flory
Manosque, octobre 2020
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